Un Dernier Soupir

   Voici un court récit que j'ai écrit à l'occasion d'un concours organisé par "Le festival de la Science-fiction et de l'Imaginaire de Roanne ". Le thème imposé fut : Après la fin, quel début ? Le récit ne devant pas excéder 777 mots, je l'ai volontairement démuni de toute action triviale qui aurait pu entacher la bonne compréhension de la situation. Un peu à la manière d'une légende, cette histoire ne raconte pas l'extinction des hommes vue par leur propre monde mais la disparition d'un monde (d'un système solaire comme le notre) vu par un homme. L'histoire qui suit pourrait très bien être vécue par chacun d'entre nous. 



Un Dernier Soupir


   "Maintenant débarrassée de tout parasite, elle pouvait à présent entamer le cycle suivant. Incarner le constituant même de la matière sans culpabiliser d'avoir participé à un quelconque génocide. Elle allait redevenir poussière, se décomposer pour mieux recomposer. Inévitablement. Retrouver ses origines, en cette substance vitale, cette matière nourricière ; le carbone. En réalité il n'y avait pas de choix possibles, tel était son destin. Tout comme les différentes civilisations qu'elle put accueillir en son sein, elle devra partir, s’éteindre à tout jamais, aussi brutalement que cela puisse paraître. Elle n'était pourtant pas si vieille, quelques déchirures par-ci, quelques éruptions par là, rien qui ne puisse réellement la pénaliser ou la forcer à prendre sa retraite. Si seulement l'on pouvait lui accorder un bonus de temps, elle en profiterait pour faire une toilette, prendre un bain de jouvence puis s'accorder un méli-mélo de gaz hautement roboratif. Son souhait aurait été d'arborer une nouvelle jeunesse, faire du charme à quelques vaisseaux spatiaux subjugués par sa beauté puis de les attirer vers elle pour leur dévoiler ses merveilles. Cette parure bleue azur lui manque terriblement, elle avait depuis le temps été remplacée par des montagnes de rouille, des lacs d'acide ceints de croûtes d'obsidienne aussi fragile que du verre et des monceaux de déchets tristement nocifs. Mais elle n'était pas rancunière, après tout, elle leur donna à tous une chance. Plusieurs chances même. A ceux qui, jadis, voguaient sur ses flots, bâtissaient et creusaient de sombres tunnels à la recherche de quelques filons d'or. Pas sûr qu'elle leur ait réellement pardonné."

   "En réalité ce n'était pas d'elle qu'il s''agissait. Les civilisations qui hantaient encore sa mémoire nodale s'étaient volatilisées il y a bien longtemps. Et depuis plus rien, point de bactéries, point de végétaux, ni même un sombre nimbostratus en deuil paré à déverser ses larmes sur quelques pousses égayées par l’évènement. Mais ce n'était pas elle la fautive. Ses consœurs le savaient aussi bien qu'elle. Car, là-bas beaucoup plus loin, au centre de tout ce qu'elle connaissait, le foyer incandescent, à partir duquel sa trajectoire sempiternelle fut établie, succombait. La chaleur se raréfiait et son duvet de lave se tarissait. Rien ne pouvait inverser les constantes, car la tendance était à l'obscurité. Un système solaire mourrait, d'autres verraient le jour. Ce n'était pas bien grave. La mort après la vie, la vie après la mort. Cela va de soi, comme un perpétuel recommencement."

   "Le temps n'avait plus de sens, car il n'y avait plus rien à espérer d'autre que la disparition totale. Le foyer central non content de perdre de sa vigueur, grossissait maintenant aussi vite qu'un ballon de baudruche sur une bouteille d'hélium. Il allait bientôt remplir une partie de l'espace jusque-là réservée à ses filles. Et tôt ou tard elles subiraient toutes le même sort. Il n'y aura pas de favoritisme, chacune profitera de son lot de désintégration. Que l'on puisse honorer un tel astre par des pratiques ancestrales pour ses bienfaits et son omnipotence reste légitime quand il ne s'apprête pas à tout dévorer sur son passage. Mais cette géante rouge incapable de contenir sa frénésie, n'avait plus grand-chose de vénérable. Et les mystères liés à son existence disparaîtraient avec elle dans les profondeurs du cosmos. Elle dut attendre encore quelques décennies avant de réellement succomber sous l'effet de la chaleur. A l’échelle de la vie biologique ce spectacle n'était pas perceptible. Seuls les plus érudits, les plus divins ou la matière noire elle-même pouvaient se vanter d'en appréhender les effets. A l’échelle planétaire ce qui était en train de se passer était cruellement merveilleux. Et doucement, cette remarquable structure équilibrée mesurant à peine quelques milliards de kilomètres, s'effondrait comme un soufflé au fromage raté laissant la place à d'heureux nouveaux locataires parés à démarrer un nouveau cycle."

   "Bien des millénaires plus tard, sur une quelconque planète bleue, un homme blasé par les commérages de scientifiques trop saouls pour conclurent un séminaire sur l'espace dignement, s'en alla prendre l'air sur un balconnet. Une coupe de champagne dans une main, un carnet apostillé par un astronome de renommée dans l'autre, il expira spasmodiquement quelques litres d'air symbolisant une sorte de lassitude mentale. Tout en levant les yeux vers le ciel étoilé, il ressentit une abondante décharge d’humilité lui donnant l'impression d'être le seul parmi tous ces bonshommes en blouse blanche à se sentir indigne. Puis il se concentra sur un astre choisi au hasard. Fixa longuement son scintillement rougeâtre. Et dans un dernier battement, alors qu'il fixait le ciel sans bouger, l'étoile qui perdait de sa vigueur ne se ralluma plus jamais. L'homme sur le balconnet, baissa les yeux, endeuillé, termina d'un cul-sec sa flûte de champagne et tourna les talons en direction du bar. Heureusement, se dit-il, que notre soleil a encore de beaux jours devant lui."


Fin