Le Culte de Dalí



     << Eh ! regarde ce que j'ai dégoté. Paritosh tenait dans sa main deux petites boîtes remplies de pierres.
- C'est ton jour de chance.
- C'est le vieux Miroud qui sera content.
- Ouais enfin ne te sens pas obligé de lui donner tout ce que tu trouves. Rajouta Alejandro en lorgnant les motifs imprimés dessus.
- C'est un échange de bons procédés. >> Fit-il pour sa défense. Paritosh leva la tête vers l'encadrement de la fenêtre du vieux dépôt. Ce matin-là la lumière du Soleil n’était pas plus vive que d’habitude. Une étendue d’épais nuages s’amoncelait au-dessus d’eux occultant une bonne partie des rayons de l’étoile.
<< À quoi tu penses ? demanda Alejandro en plongeant ses doigts dans un fourbi d'objets sans intérêt.
- Je pense à ce que m'a dit un jour le vieux sur notre Soleil. >> En effet, il ne fallait pas s’attendre à ce que la situation s’améliore de sitôt. Une bande de plusieurs centaines de mètres de poussière stagnait encore entre la croûte terrestre et la stratosphère ce qui avait tendance à attirer les ténèbres.
<< Il prétend qu’avant les bombardements la chaleur du soleil pouvait parfois brûler. Continua-t-il.
-  Eh toi l'albinos, tu en aurais bien besoin, c'est moi qui te le dit.  >> Paritosh ne releva ni l'insulte ni le ton sur laquelle elle avait été envoyée. Sa peau pâle trahissait effectivement son sang indien, mais il savait qu'Alejandro le basané le taquinait.
     Ils montèrent tous les deux à l’étage de ce qui semblait être un ancien garage automobile. Il était délabré tout comme le reste de la ville, mais il n'avait pas encore été fouillé du fait qu'il se situait dans une zone éloignée peu exploitable. Les deux garnements aussi téméraires fussent-ils n’étaient pas suffisamment équipés pour être aussi efficace qu’une équipe de fouineurs, mais cela les occupait pendant leurs jours de repos. De plus, cela contribuait modestement à l'entretien de la locomotive et créditait gracieusement leur comportement de certains avantages relationnels.
<< T’inquiète pas pour moi, j'aurais trouvé quelque chose de bien plus utile à faire sous les rayons du soleil que de me prélasser comme un fainéant.
- Planter des légumes ? >>
Paritosh ricana, quand quelque chose interpella son attention. Il saisit une vieille lampe de poche dans le tiroir d'une servante.
<< Exactement ce qu'il me faut. S’exclama-t-il en sortant une pile de son sac.
- Qu'est-ce que tu comptes faire avec ça ? >>
Paritosh fixa Alejandro avec insistance et appuya fermement sur le bouton de la lampe : << Et la lumière fut ...>>  Il ne se passa rien. Alejandro éclata de rire.
Il glissa la lampe dans son sac à bandoulière parmi tout un bric-à-brac d'objets dont l'utilité suscitait souvent l'interrogation. << Certainement l'ampoule à changer. >> Marmonna-t-il vexé.
Ils continuèrent leur progression dans les sombres couloirs du bâtiment dévasté, il restait plusieurs pièces à visiter.
     Les deux jeunes garçons ne prêtaient plus attention au triste sort qu'avait subi la cité, c'était leur quotidien. Ici les murs s'effritaient sous leur propre poids, l'humidité avait ravagé une bonne partie du gros œuvre, mais rien n'était plus inéluctable que les brûlures du temps. D'ailleurs s'ils leur arrivaient quelque chose dans cette zone, on mettrait plusieurs heures à les localiser, entre les ruines, les tas de gravats boueux et les armatures de coffrage pointant vers le ciel autant de tiges mortelles qu'une fosse à pieux. La randonné en ces lieux était périlleuse et la progression demandait une vigilance certaine.
Deux heures s'étaient écoulées et les deux compagnons commençaient légèrement à traîner des pieds.
<< Je pense qu'on a fait le tour et je commence à avoir faim ? Demanda Alejandro avec insistance.
- Laisse-moi juste cinq minutes pour le marquage.>>
C'était Paritosh qui le plus souvent prenait les décisions, mais comme ils n'étaient pas issus de la même fratrie il pouvait arriver qu' Alejandro prenne des initiatives, peut-être pas toujours les plus profitables mais bien souvent les plus sages, pensa Paritosh en se retournant vers la façade la plus visible.
<< Celle-ci, les habitations sont dans cette direction, fit Paritosh.
- C'est toi l'artiste. >>
     Il saisit un pot de peinture artisanale jaune fluo et fit de grands gestes circulaires presque gracieux. Une danse tribale aux yeux d'Alejandro. Mais il connaissait ces mouvements, il les avait observés plus d'une fois. Où avait-il vu ce symbole ? Sur une affiche ou dans un magazine de rock ? Peu importe Alejandro lui emboîta le pas, le baluchon sur l'épaule, l'estomac contracté. Les deux garnements marchaient maintenant côte à côte et le sujet de conversation devint naturellement la soupe de mémé. Ils se mirent à courir aussi vite qu'ils le purent, ce qui n'était évidemment pas très prudent. Derrière eux, dans un épais jaune dégoulinant, le marquage visible à des dizaines de mètres affichait un visage rond, deux croix à la place des yeux et une langue démesurée toute dehors.

     Miroud fulminait, il envoyait balader chaque vis ou condensateur qui lui résistait ou qui ne fonctionnait pas, même quand il fonctionnait d'ailleurs. Il était vieux et irritable certes, mais ne négligeait jamais les efforts investis dans l'entretien de la locomotive. C'était dans une ancienne filature non loin des habitations où papi Miroud passait le plus clair de son temps dans la chaleur humide des relents de vapeur, la vieille mécanique le comblait.
Jadis il s'était occupé du confort des citadins, maintenant à cause de son age certain, il se prélassait d'une situation casanière avec pour colocataire une grande machine à vapeur, huileuse et rutilante, qu'il admirait par-dessus tout.
     Il décrocha un étrange téléphone jaune, il était démesuré, ou alors c'était la tête de papi Miroud qui était minuscule. Ses oreilles prenaient le vent et son coup fripé ressemblait à une vieille souche fossilisée. C'est ce que lui avait dit un jour Alejandro sous la colère. Ce gamin ne respecte personne pensa-t-il. Il passa une main sur son visage comme pour se débarbouiller de ses fugitives et incommodantes pensées et ouvrit la bouche pour parler.
<<  Euh je suis angoissé pour demain, nous n'avons presque plus de bois pour la chaudière et l’installation tourne à plein régime. Fit Miroud à Cheftaine, sa fille.
- J'en parlerai ce soir avant la cérémonie. Je passe tout à l'heure. Fit-elle réconfortante.
- Oui oui c'est ça. >>  La réponse de papi Miroud n'était pas plus convaincante que l'annonce d'un jour ensoleillé sur Dalí par l'autre dégénérée de voyante, mais elle était automatique et naturellement aboulique. La ville portait le nom de ce célèbre peintre surréaliste catalan comme pour donner un sens au chaos qu'elle suscitait. Parmi les décombres une petite communauté avait réussi à se reconstruire, mais le tableau n'était pas encore celui d'un maître. Combien de gens en étaient arrivés là ? Certains pensaient même être les derniers à respirer l'air terrestre. Mais rien n'était sûr. Ici le pessimisme général des gens déteignait sur papi Miroud qui ne se privait plus d'exposer son irritabilité au premier venu. Mais avec ses os fragiles et son foie malade il n'était plus en mesure d'assurer une quelconque promenade hors de la ville, alors ce n'est certainement plus lui qui apporterait la paix et la prospérité dans ce hameau de rouille et de poussière. Sous cette vieille peau craquelée son sang pieds-noirs lui insufflait souvent plus de désir et de projet que son corps était capable de synthétiser. Et c'est dans ces purs moments de marasme qu'il se retrouvait seul face à sa machine, graissant, huilant et vissant en marmonnant de vilaines bassesses non identifiées. Mais il devait rester lucide car ce soir le dernier-né de la fratrie à laquelle appartient le jeune Alejandro fera l'objet d'une attention toute particulière. Casanier, il l'était jusqu'à l'os, mais il n'y avait pas de raison plus valable que la mort elle-même qui puisse justifier son absence à la cérémonie.  Bien qu'en définitive cette dernière puisse lui enlever une épine du pied.

     Quand Paritosh déboula dans l'ancienne filature Papi Miroud tapotait un manomètre en fronçant les sourcils.
<< Qu'est-ce que tu me ramènes petit ?
- Tiens Miroud j'ai plusieurs pièces pour ta machine. J'ai aussi de la visserie en bon état et quelques plaques de cuivre.
- Hum, voyons voir ça. Ça oui, ça non, ça oui ...>> Il ne contrôlait plus vraiment ses muscles si bien qu'il envoyait valser chaque babiole inintéressante. Tout rebondissait dans un brouhaha de pièces métalliques et Paritosh, effaré, assistait au spectacle donné par le vieux.
<< Tu caches quelque chose au fond de ton sac, j'entends un bruit suspect ? Demanda Miroud, dubitatif.
- Non, rien de spécial. >>
     Comme à ses habitudes Miroud embarquait tout ce qui avait ne serait-ce qu'un tout petit peu de prestige et, bien entendu, la valeur du contenu du sac de Paritosh n'était pas comparable à un lot de joints et de vis sans intérêt. Miroud insista : << Je suis peut-être vieux et malvoyant, mais mes oreilles ne me jouent pas encore de tours, alors j'attends...>>
     À ces mots, Paritosh qui avait anticipé sa réaction sortit de son sac un beau lot de cailloux colorés et une paire de boîtes stylisées en aluminium.  << Maintenant tu peux me montrer l'artefact.  Je t'en ai assez rapporté n'est-ce pas ?>>  Paritosh était fasciné par l'artefact que renfermait papi dans son atelier et il ne manquait pas une occasion pour pouvoir le contempler.
     Les yeux de papi Miroud roulèrent de joie alors que son faciès resta stoïque comme plâtré jusque derrière les oreilles. Le jeune gamin savait comment faire plaisir au vieux. Il avait évidemment caché le plus important de ses trouvailles dans la doublure de sa veste et son petit sketch avait été manigancé avec une extrême finesse. Miroud était un rapace plutôt naïf et le manipuler était un jeu d'enfant, maintenant il ne devrait plus être en mesure de refuser le caprice infantile du petit indien. << Apporte-moi ma chaise roulante. Cheftaine va bientôt rappliquer avec ma soupe. >>
     Paritosh s’exécuta, tout feu tout flamme. Ils longèrent d'abord un couloir ou étaient entreposés d'anciens métiers à tisser poussiéreux. La lumière naturelle était trop faible pour éclairer tous les recoins de la  manufacture et il fallait constamment slalomer entre des bidons ou des palettes sous peine de voir papi les deux roues en l'air.
<< Prend à droite, ici ! Cria Miroud.
- Tu l'as déplacé ?
- Cet objet est bien trop précieux et dangereux pour être exposé sur la place du marché. >>
     Au fond d'une pièce, sombre et silencieuse, flanqué sous un établi en bois, une robuste cantine vert foncé renfermait le sacro-saint Petit Faiseur. Objet inestimable aux énigmatiques origines dont la réelle utilité nécessiterait encore quelques années de recherches sans l'aide d'une connaissance appropriée. D'ailleurs nul ne savait comment il était arrivé sur terre, depuis quand et pour quelle raison, s'il y en avait ? Quand le garçon ouvrit la cantine, il y découvrit une machinerie complexe et étincelante. Des tuyaux flexibles étaient solidement montés sur un noyau doré duquel s’échappaient de multiples faisceaux protégés par une sorte de gaine argentée tissée. D'un côté du centre névralgique une solide poignée semblable à celle d'une pelle et de l'autre un triple canon d'une vingtaine de centimètres de diamètre dont les ornements rappelaient certains hiéroglyphes antiques.. << Je peux le prendre ? Demanda Paritosh
- Justement j'allais te demander de me l'apporter jusqu'à la génératrice. Il faut que je le prépare pour demain et ça ne se fera pas tout seul. Les deux  autres fainéants s’attellent à d'autres tâches. Avec mémère peut-être ? Marmonna-t-il pour finir.
- Tu parles, j'ai croisé Cheftaine avant et pas l'ombre de Niaboc et encore moins celle de Scouat. Ils sont allés se pieuter je parie. >> Affirma Paritosh avec entrain.
     En effet, les deux hurluberlus étaient bien connus de tous, ils passaient le plus clair de leur temps à dormir soit à penser qu'il faudrait qu'ils dorment. En toutes circonstances et par tous les vents, ils chinaient, troquaient, investissaient dans le sommeil. La léthargie était leur domaine de prédilection. Pour l'un, cela pouvait encore s'expliquer, Scouat était un chien plus tout jeune, mais pour Niaboc, un trentenaire mal dans sa peau, c'était une pathologie plutôt lourde et handicapante. Une aubaine pour Paritosh qui n'a jamais autant souhaité que ce soir être à proximité du Petit Faiseur.
Ils arrivèrent dans la salle principale. Papi Miroud faisait rouler sa chaise avec énergie et Paritosh portait le canon géant tel un soldat lourdement armé. Cela le faisait sourire et vu sa taille, il y avait de quoi.
<< Ah enfin, j'ai failli attendre ! >> S'exclama Cheftaine arrivée depuis peu.
Ils la fixèrent plusieurs secondes sans mot dire. Le garçon et le vieux aimaient bien se retrouver seuls pour pointer du doigt certains problèmes liés à la gestion de Dalì et il n'était pas question que Cheftaine soit au courant de leurs messes basses. L'instant d'après, Cheftaine fut trahie par ses grands yeux noisettes inquisiteurs ; un événement important était sur le point de débuter. Paritosh déposa le Petit Faiseur à l'endroit voulu et Cheftaine mit fin au silence de plomb : << Je vous ai apporté de la soupe de mémé, mangez et ramenez vos fesses au sanctuaire ! >>

     La nuit venait de tomber et le vent finit par s'installer à proximité des habitations. Le bruit que faisaient les bourrasques irrégulières léchant le sol cassant des petites ruelles faisait penser aux halètements d'une meute de wapitis. De majestueux cervidés qui parcouraient souvent les landes septentrionales. La nature pouvait parfois révéler des similitudes qui éveillaient nos sens plus que de raison. Mais ici, on savait pertinemment qu'aucun animal de cette taille ne venait rôder en ville, car les chasseurs n'auraient plus qu'à tendre le bras pour organiser un banquet toutes les semaines.
     Un immense salle circulaire, sombre et métallique servait de lieu de culte. Les gens avançaient doucement les uns derrière les autres avec discipline et gravité. Ils passèrent au travers d'une embrasure large d'environ deux mètres orientée vers le sous-sol. La salle était enfuie sous des restes d'habitations de terre et de métal, il ne restait rien de visible à la surface qui puisse indiquer son emplacement. À l'intérieur quelques lumières éclairaient le pourtour du disque, la pénombre régnait, mais les marcheurs imperturbables connaissaient le chemin. Un socle au contour distinct émergeait du sol en plein milieu de la salle d'où s'échappait un champ de force trouble et oscillant sur lequel tous les habitants de Dalí fixaient maintenant leur regard. La lumière y était plus vive que partout ailleurs, d'une blancheur immaculée, elle chauffait, brûlait. Le culte pouvait commencer.
     L'assemblée composée maintenant de l'ensemble des habitants formait des rangs très ordonnés, à l'instar d'un hémicycle traversé par une allée centrale pointant vers le socle lumineux. Une silhouette tenant dans ses bras un bébé pénétra dans le bunker souterrain et traversa gentiment le couloir humain en direction du centre. Cheftaine se leva: << Frida, ma petite, tu es la bienvenue à Dalí, nous allons à présent te laisser ici pendant une nuit complète. Une nuit durant laquelle tu léviteras sans aucune contrainte dans la douce chaleur tamisée du cœur de Dalí. >> Puis elle déposa le couffin sur le mystérieux champ de force et se retira de quelques pas. Bébé Frida glissa toute seule vers le centre du socle comme happé par d'invisibles mains réchauffantes, elle était nue. Son petit corps boudiné valsait au rythme des vagues antigravifiques. Elle oscillait, tournait sur elle-même, cela avait l'air de lui plaire, puis l'instant d'après elle faisait de gros yeux ronds en direction de ses ravisseurs. Alejandro était assis au premier rang. Il aurait bien voulu prendre sa sœur dans ses bras pour la rassurer, mais il ne le pouvait pas, Frida était condamnée pour la nuit. Toute cette mascarade était essentielle à leur propre survie même si tout un chacun connaissait exactement le nombre de bébés décédés de cette manière. Cela faisait plusieurs générations que leur héritage se consolidait grâce au culte. Le temps de l'interrogation et de la désorganisation avait laissé place à la foi et à la reproduction. Et ce temple venu du ciel était leur sanctuaire. Le culte les protégeait de la nocivité du monde extérieur et Alejandro le savait aussi bien que tout le monde. Du moins c'est ce qu'ils croyaient.
     Cheftaine se retourna vers l'assemblée: << La petite Frida a rejoint notre communauté et nous ferons de notre mieux pour l’élever dans la pure tradition de Dalì, puisse-t-elle trouver durant cette nuit, un sens à sa vie. >>  À ces mots, ils quittèrent tous le lieu saint, refermèrent la porte derrière eux et laissèrent le pauvre bébé livré à lui-même, tournoyer, danser puis pleurer et se vider de ses fluides, seul et sans l'ombre d'une nounou.

     Durant la nuit comme à son habitude Niaboc emmena Scouat se dégourdir les pattes. C'était un peu avant l'aube et l'air frais qui emplissait ses poumons faisait frisonner son épine dorsale, une sensation qu'il aimait bien ressentir de bonne heure. Comme il dormait beaucoup durant la journée, ses nuits pouvaient parfois être écourtées. De plus il avait reçu l'ordre la veille de faire du repérage pour le ravitaillement en combustible. Mais ce matin-là, la curiosité de Niaboc ne put être contenue indéfiniment, même Scouat son vieux berger belge qui n'aimait pas forcément que l'on change d'itinéraire à tout bout de champ n’intéressait plus son maître qui avançait déjà vers le grand hall, le front plissé et l’œil interrogatif. Le Petit Faiseur était censé être à proximité de la grande locomotive, qui évidemment ne roulait plus depuis longtemps, mais qui entraînait une génératrice couplée à d’énormes batteries artisanales. Le Petit Faiseur devait impérativement être prêt, tout le monde comptait là-dessus. L’énergie accumulée par les batteries était considérable et relativement dangereuse. Il  comprenait qu'à moitié comment tout ceci fonctionnait, mais ce dont Niaboc était sûr c'était que papi Miroud mettrait au moins une année complète à les recharger. Par manque de ressources certes, mais aussi parce qu'il fallait fournir de l’énergie à la ville et à toutes les infrastructures environnantes. Mais il savait de quel pouvoir était capable le Petit Faiseur car il l'avait déjà vu plusieurs fois à l’œuvre. Papi l’appelait aussi le réorganisateur de particules. Jusque-là il avait servi à réparer diverses choses, des petits objets de la vie courante jusqu'aux fondations d'habitation réduites en miettes. Mais jamais plus gros n'avait été tenté et encore moins quelque chose de vivant.
     Alors qu'il se trouvait maintenant juste en face de l'endroit ou se régénérait logiquement le Petit Faiseur, c'est-à-dire sur un socle vissé directement sur la structure de la locomotive. Il ne découvrit pas grand-chose si ce n'est que le cadenas qui maintenait l'artefact en sécurité était ouvert et que rien ne se trouvait au milieu. << V'là autre chose !>> Marmonna-t-il.
Qui était le seul à posséder la clé du socle ? Papi Miroud. Qui était le seul à ne plus réellement s’intéresser au sort de Dalí ? Le vieux Miroud. Qui passait son temps enfermé  dans la vieille filature en proférant diverses menaces sur son propre sort tout en évoquant la stupidité des gens ? Le grincheux de Miroud évidemment. La conclusion était peut-être hâtive, mais Niaboc a trop souvent travaillé avec lui pour ne plus le soupçonner. Peut-être le connaissait-il mieux que sa propre fille ? En suivant ce raisonnement des plus logiques, Niaboc se dirigea machinalement vers les appartements de ce dernier, plus le temps de sonner l'alerte ou de chercher de bois. Scouat tenta en vain de rejoindre son maître mais il fallait être honnête, ce vieux cabot n'était plus très vif. Pauvre Scouat.
     Arrivé sur les lieux il se rendit vite compte que la demeure était vide et noire, comme la plupart du temps d'ailleurs. Puis il se rappela : la rencontre avec le jeune Paritosh la veille, revenant tout juste des ruines situées au nord, se dirigeant vers l'ancienne filature. Peut-être y avait-il un lien ? Une incroyable et rare curiosité l'animait, il avait l'impression de participer à un jeu de piste comme ceux qu'on lui apprit à faire étant petit pour aiguiser son sens de l'orientation. Il bifurqua et revint quelques dizaines de mètres sur ses pas pour finalement monter vers le vieux garage en ruine où Paritosh s'était rendu la veille pour fouiner. Il cavala en utilisant ses dernières forces. Scouat, son berger belge, s'était endormi dans une niche naturelle depuis un bon quart d'heure, mort de fatigue. Niaboc progressa et bientôt une énorme tête jaune peinte à la main lui fit face. Il y avait quelqu'un à l’intérieur, il en était sûr.

     << Vous êtes sûr que ça va marcher ? Demanda le petit indien albinos.
- Très très sûr fiston, haha, oui je lui parle depuis suffisamment longtemps haha !  Envoya Miroud, implacable.
- Je vais avoir des problèmes avec ma mère, je n'aurais pas dû venir.
- Nous devons tous, au moins une fois dans notre vie, faire preuve de courage haha ! S’enquit Miroud en jubilant.
- Oui, mais je m'inquiète plus pour vous en réalité. Utiliser le petit faiseur sur vous-même n'est certainement pas un acte héroïque, mais plutôt un signe de folie vous ne trouvez pas ?
- Je n'ai plus rien à perdre, mes vieux membres et mon vieux cœur n'attendent qu'une chose, la décomposition. La ville s'épuise, nous sommes tous condamnés. Moi j'ai le petit faiseur à portée de main et son pouvoir unique qui vient d'on ne sait où ? Pourquoi n'en ferais-je pas les frais après tout le mal que je me suis donné pour le confort de ces zombies dédaigneux, haha ? >> Papi Miroud était sur le point de faire une syncope tellement il s'en donnait à cœur joie. Il n'avait jamais autant méprisé l'homme que ce soir et il était déterminé à en découdre, quoi que lui réserve l'avenir.
     Quand Niaboc pénétra dans le garage délabré, la scène était assez spectaculaire. Le vieux avait perdu la raison, il lançait ses petits bras osseux dans toutes les directions en bavant diverses insultes dans un dialecte algérien approximatif alors que Paritosh tenait fermement le petit faiseur dans sa direction, les épaules en arrière, le visage inquiet. << Feu ! >> Hurla le vieux. Niaboc se jeta sur lui au moment où Paritosh appuya sur le levier pour envoyer la précieuse énergie qui y était stockée. Papi Miroud valsa d'un côté de la pièce et Niaboc reçut une boule de vortex sur l'épaule gauche. Son bras disparu aussi sec et il s'effondra sur le sol avec une vue en coupe sur ses organes respiratoires. Papi se releva de sa torpeur, un peu sonné, il demeurait seul. Paritosh s'était enfui, mort de trouille et le Petit Faiseur gisait parterre. Miroud ne se posa pas la question de savoir si le Petit Faiseur était encore en état de fonctionner. Il était obstiné et fit preuve d'une opiniâtreté aussi rigide que la souche qui lui servait de coup. Il s’empara d'une corde, non pour se pendre, mais pour attacher la gâchette du petit faiseur de manière à ce que la boule de vortex reste complète jusqu'à épuisement de la batterie et s'engouffra dedans comme un enfant sautant dans une flaque, amusé et circonspect.

     Folie passagère, longue très longue obscurité, éveil.
Quoi de plus merveilleux que de s’éveiller en de pareilles circonstances. Il flottait dans les airs sans aucune attache. Ni chaud ni froid, sa peau comme de la soie. Cette pièce, il la connaissait, mais en cet instant il était incapable d’exprimer quoi que ce soit. Une exaltation qui fut bientôt remplacée par une grande sensation d'inconfort. Puis des silhouettes firent leur apparition autour de lui.
     << C'est un extraterrestre vous croyez ?
- Il nous ressemble vraiment.
- Ce vaisseau est étrange.
- Il n'est pas terrien vous voulez dire ?
- Cela ne ressemble pas vraiment à un vaisseau mais plutôt à un abri.
- Qui s'écraserait comme ça en pleine ville ?
- Peut-être, en tout cas la ville ne tiendra plus longtemps.
- Comme nous tous.
- Cherchez les autres et faites les entrer. On a peut-être une chance.
- Sans vivres vous rigolez?
- Emmenez tout ce que vous pouvez.
- Les gens sont apeurés dehors.
     Le chaos régnait. Alors que des ovnis s'échouaient en différents endroits sur la planète. La guerre était à son paroxysme et dans ce bunker exotique certain hésitait encore à refermer la porte derrière eux.
- J'ai trouvé ceci.
- Une arme ?
- Probablement.
- Nous l'utiliserons avec parcimonie.
- Combien de temps devrons-nous attendre ?
- Aussi longtemps que la guerre durera.
- Mais que faisons-nous du bébé ?
     Tout ce ramdam n'avait évidemment aucun sens pour lui, car il avait malheureusement perdu toutes ses facultés cognitives pendant le voyage temporel et tout ce qui lui importait maintenant c'était de savoir si les gens qui embarqueraient avec lui  allaient bientôt lui donner à manger. L'instant d'après bébé Miroud se mit à pleurer.

FIN

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